Suspension

Entre 1920/1936, alors que la crise faisait rage, que le peuple subsistait dans la misère, les studios de photographie étaient un espace coupé du monde. Ils permettaient au modèle posant devant un décor en trompe l’œil, d’être quelqu’un d’autre, d’imaginer une autre vie, de retrouver sa dignité. Mon compatriote Norbert Ghuisoland (1878/1939) était un maître en la matière. Ses photos me touchent particulièrement, elles me renvoient à mon pays natal à ma famille, à la lutte des classes...
Porteuse de cet héritage sociologique et photographique, je de me suis lancée dans l’aventure du studio mobile, avec la particularité de choisir comme modèle des personnes âgées. Une sorte de gérontho-psychanalyse par l’image !
Des images décalées, énigmatiques donnant un regard souriant sur la vieillesse. Car, il ne fait pas bon être vieux aujourd’hui. Les conseils des vieux sages ne sont plus à l’ordre du jour. Le rapport intergénérationnel est tronqué par l’infantilisation et la déconsidération des anciens. La diffusion d’images insistant sur la décrépitude physique et mentale des personnes âgées, effraient et culpabilisent.

C'est pourquoi, je parts à la rencontre de personnes âgées volontaires désireuses de faire un bout de chemin avec moi. Nous parlons , elles me confient certains de leurs regrets, de leurs désirs, de leurs fantasmes. C’est à partir de ces conversations que je réalise un décor personnalisé pour chacune d’elles en essayant de coller au plus près de leurs chimères. Rien n’est figé, le vent peut se prendre dans la toile, le ciel peut s’obscurcir, la réalité prend possession de l’instant.
Réveillés par les souvenirs et les désirs enfouis, la dignité, la fierté, la fantaisie font tomber le bouclier des idées reçues.